Chimie et SF

De l’abstraction de la quintescence

par Roland Lehoucq, astrophysicien au CEA de Saclay, et Stéphane Sarrade, responsable du département de physico-chimie du CEA de Saclay.

publié au préalable dans la revue Bifrost

Parmi les sciences dont la SF nourrit ses intrigues, la physique et la biologie se taillent la part du lion : vaisseaux spatiaux, téléporteur, communicateur interstellaire ou faunes extraterrestres en sont les manifestations les plus flagrantes. En revanche, la chimie est nettement moins sollicitée. Exception notable, Isaac Asimov a écrit deux pastiches d’articles scientifiques explicitement fondés sur la chimie : Les Propriétés endochroniques de la thiotimoline resublimée (1948) et La Cane aux œufs d’or (1956). Dans le premier texte, Asimov imagine une molécule qui a la particularité d’être soluble dans l’eau avec un temps de dissolution négatif, une forme originale de voyage dans le temps. Dans le second, un employé du ministère de l’agriculture raconte l’histoire d’une cane qui, dans une ferme du Texas, pond des œufs d’or. On y apprend que le foie de cette cane contient des enzymes capables de catalyser la transmutation nucléaire d’oxygène en or. La chimie intervient parfois en toile de fond lorsqu’il est question d’écologie, comme dans Le Troupeau aveugle de John Brunner ou La Ruche d’Hellstrom de Franck Herbert. Dans ces deux ouvrages, la chimie est deécriée comme productrice de pesticides, de pollution et, in fine, de destruction de la nature.

En fait, la chimie, science ancestrale de la transformation de la matière et expression de la puissance humaine sur celle-ci, est plus présente qu’on ne l’imagine. Littérature SF et fantasy, comics et films abondent en références à des matériaux conférant des pouvoirs de surhomme et aux conséquences de leur utilisation. Après un tour d’horizon de ces références « chimiques », nous nous attacherons, thème de ce numéro (1) oblige, à décrypter deux des inventions du célèbre cycle de « Dune » : l’Epice et le distille.

La chimie, fille de l’alchimie

La chimie est une descendante de l’alchimie, art ésotérique issu de la civilisation arabe, qui nait à̀ Alexandrie vers le IXe siècle de notre ère avant de se déployer en Occident au Moyen-âge. Le premier objectif de l’alchimie est le Grand Œuvre, réalisation de la pierre philosophale capable de transmuter les métaux vils, comme le plomb, en métaux nobles, comme l’argent et l’or. Cela en fait l’ancêtre de la métallurgie moderne et de la chimie des matériaux. Son deuxième objectif est la recherche d’une médecine universelle, la panacée, et des moyens de prolonger la vie. Une autre branche de l’alchimie, l’Ars Magna, a pour objet la transmutation de l’alchimiste lui-même en une sorte de surhomme au pouvoir quasiment illimité. Finalement, l’alchimiste prétend aussi bien connaître la matière et ses lois de transformation que les liens qui la rattachent à l’esprit. C’est sans doute pour cette raison que l’alchimie nourrit aussi bien les mythes de la science-fiction que ceux de la fantasy. Un exemple frappant de ce lien est bien sur l’Anneau unique imaginé par J. R. R. Tolkien et dont la quête est relatée dans Le Seigneur des Anneaux. L’Anneau unique fut forgé dans les mines du Mordor par Sauron, le maître des ténèbres. C’est le plus puissant des anneaux de pouvoir et il confère à son porteur la capacité de se rendre invisible. Il augmente aussi l’espérance de vie de son possesseur (ressemblant en cela à la panacée) mais au prix d’un lourd tribut : l’usage répété de l’Anneau entraîne une dépendance forte, une perte de la raison et le passage progressif vers le monde des ombres.

C’est un dilemme faustien du même type qui fut proposé à Norrin Radd, jeune astronome de la planète Zennla. Pour sauver sa planète de la destruction, Galactus lui propose de devenir son héraut pour l’éternité et le dote de pouvoirs extraordinaires. Ainsi est né dans l’imagination de Jack Kirby le Surfeur d’argent, une sorte d’alchimiste ultime puisque Galactus le dote de la maîtrise de « l’énergie cosmique ». Une fois concentrée par le Surfeur d’argent, cette énergie lui permet de réaliser des réarrangements atomiques et moléculaires, c’est-à-dire de transmuter la matière à volonté. Exilé Terre, le Surfeur d’argent va rencontrer les Quatre Fantastiques et retrouver son humanité. Ces derniers sont eux aussi très proches de l’alchimie puisqu’ils constituent le socle de la matière selon la philosophie aristotélicienne : La Chose représente la Terre, la Torche humaine le Feu, Mr Fantastique symbolise l’Eau et la Femme Invisible l’Air. Associé à eux, le Surfer d’argent est le cinquième élément, la quintessence, celui de l’énergie pure nécessaire à toute transformation de la matière.

L’élixir de longue vie

On l’a dit, l’un des buts de l’alchimie est la recherche du médicament universel, la panacée, en mélangeant
des composés d’origine animale, végétale ou minérale. Les thérapies mises en œuvre sont adaptées individuellement pour soigner physiquement et spirituellement le patient. Elles font appel à de nouvelles techniques comme l’alambic, dont les premières descriptions sont attribuées aux Perses aux alentours du IXe siècle. Cet instrument permet la distillation et donc l’extraction d’élixirs, d’essences et de quintessences (les alchimistes se désignaient parfois comme des « abstracteurs de quintessence »). La quête alchimique de la panacée se retrouve aussi en SF comme quête de l’immortalité, ou tout au moins des moyens de prolonger la vie. Ainsi, le bacta, connu dans toute la galaxie Star Wars, est utilisé pour ses vertus curatives exceptionnelles. C’est une substance liquide gélatineuse, inventée sur la planète Thyferra par l’espèce insectoïde des Vratix. Après sa rencontre avec un Wampa et les blessures subies par le blizzard de Hoth dans l’épisode V de la saga, Luke Skywalker sera sauvé après un séjour prolongé dans une cuve à bacta.

Ces bains de jouvence, destinés à̀régénérer les héros meurtris et remplis de substances chimiques inconnues, sont fréquents en SF. Adapté de la série de comics Wanted, le film éponyme montre comment les membres de la guilde des assassins tisserands peuvent soigner leurs blessures pendant leur sommeil dans un bain liquide qui se solidifie partiellement au petit matin. Dans la nouvelle de Philip K. Dick, « Minority Report », des êtres humains doués de pouvoir de précognition peuvent anticiper des meurtres pour éviter qu’ils ne soient commis. Ces precogs baignent dans un liquide translucide qui favorise la transmission de leur vision et qui semble aussi les protéger.

Les poisons

A l’antithèse de la panacée, l’alchimie peut aussi se révéler dangereuse, notamment en fabriquant de puissants poisons. Dans sa « Geste des princes démons », Jack Vance peuple la planète Sarkovy (gare à la faute de frappe…) d’empoisonneurs professionnels, les Sarkoy. Leur arme est le cluthe, un poison violent et agent infectieux extrêmement efficace. Au degré le plus élevé de la hiérarchie, les maîtres Venefice peuvent tuer leur cible uniquement en passant à côté d’elle…

Poisons et SF ont parfois des liens étranges. L’arsenic est un poison mortel pour les huumains mais il fait partie du régime alimentaire Klingon. Dans le roman Brain Plague, Joan Slonczewski imagine des micro-organismes extraterrestres, les micros, qui infectent le cerveau humain, exacerbent ses capacités, mais le manipulent aussi. Les micros métabolisent l’arsenic, ce qui n’est pas incohérent puisque cet élément est chimiquement proche du phosphore, un élément couramment utilisé par la vie terrestre. Cette proximité chimique vient du fait que arsenic et phosphore ont le même nombre d’électrons sur leur dernière couche atomique occupée (ils se situent sur la même colonne du tableau de Mendeleïev). Ce sont ces électrons qui fixent l’essentiel des propriétés chimiques d’un atome. D’ailleurs, la Nasa a annoncé en décembre 2010 que des bactéries vivant dans le lac Mono (dans le parc Yosemite, en Californie) utilisent l’arsenic au lieu du phosphore. La surprise fut de taille car toutes les formes de vie connues jusqu’à présent constituent leurs   «briques de base » (acides nucléiques, protéines, lipides) à l’aide de seulement six atomes : carbone, hydrogène, oxygène, azote, soufre et phosphore. Or, la bactérie du lac Mono substitue l’arsenic au phosphore et ses macromolécules comportent de l’arsenate à la place du phosphate dans les acides nucléiques et les protéines. Cette découverte attend toutefois d’être confirmée, car certains microbiologistes considèrent qu’elle n’est rien de plus qu’une erreur ou un gros coup de publicité.

Quoiqu’il en soit, voilà qui illustre on ne peut mieux la célèbre phrase de Paracelse (1493-1541), l’un des plus fameux alchimistes : « Tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison. »

Les drogues

Les drogues sont aussi emblématiques des produits chimiques utilisés pour acquérir des capacités ou des perceptions différentes. C’est Philip K. Dick qui a sans doute poussé le plus loin l’exploration de l’univers des psychotropes. Lui-même consommateur à des étapes différentes de sa vie, Dick en a retiré des fulgurances hallucinées. Dans Substance mort, l’auteur explique comment « presque » fabriquer de la cocaïne à partir de produits trouvés dans les rayons de supermarchés. Dans une société future, il décrit les ravages de la Substance M, une drogue omniprésente, très addictive et peu coûteuse, qui rend ses consommateurs schizophrènes. Le lien entre drogue et dédoublement de personnalité est d’ailleurs ancien puisqu’il fut imaginé en 1886 par R. L. Stevenson dans sa nouvelle L’Etrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde. Le Dr Jekyll conçoit une drogue pour soigner sa nature schizophrènique. Censée séparer son bon côté de son mauvais, cette drogue va finalement pousser le docteur Jekyll vers le côté obscur…

Mais dans l’imaginaire de la SF, la substance chimique qui représente le mieux cette dualité entre le bien et le mal, les pouvoirs humains démultipliés et l’immortalité chers à l’alchimie, mais aussi la perte de l’humanité, c’est incontestablement l’Epice imaginée par Frank Herbert dans son célèbre space opera Dune. Elément central de l’écosystème de la planète Arrakis, l’Epice naît d’une réaction chimique entre les déjections produites par les truites des sables et l’eau. Les mouvements des vers géants, léviathans hydrophobes qui peuplent les sables de la planète Arrakis, font remonter l’Epice près de la surface, où elle est difficilement récoltée du fait de la cohabitation avec ces vers. Herbert décrit en détail le cycle d’exploitation, les moissonneuses qui sondent inlassablement le sable pour extraire l’Epice, sous la protection d’immenses ailes porteuses prêtes à les soulever du sol si un ver des sables surgit.

Une fois raffinée, l’Epice est consommable. Condiment apprécié  au goût de cannelle, on la retrouve dans la bière d’Epice, breuvage aux effets dévastateurs. Sa consommation régulière provoque une coloration de l’œil en bleu, signe distinctif des autochtones d’Arrakis, les Fremens. Uniquement présente sur Arrakis, l’Epice est d’une immense valeur car elle allonge la vie de ceux qui la consomment. Alliée à un entrainement spécifique, elle permet aussi (surtout !) aux navigateurs de la Guilde spatiale de « replier l’espace » pour voyager entre les étoiles au prix d’une mutation physique qui leur coûte leur humanité. C’est aussi grâce à l’Epice que les Révérendes de l’ordre du Bene Gesserit ont accès à la mémoire collective des Révérendes défuntes. L’Epice est une drogue puissante car une seule exposition rend dépendant. Pourtant la dépendance dont nous parle Herbert n’est pas tant une dépendance physique qu’économique, celle des systèmes politiques peuplant l’univers de la saga : toutes les forces en présence, l’Empereur, les Maisons Harkonnen et Atréides, la Guilde Spatiale et le Bene Gesserit convoitent l’Epice, indispensable pour assurer leur pouvoir. De fait, l’Epice se compare plus au pétrole qu’à la cocaïne ou aux amphétamines : elle aussi est souterraine, rare, chère et indispensable — comme le souligne Claude Ecken dans la vaste étude qu’il consacre au cycle de Frank Herbert plus haut dans le présent Bifrost (2). Le parallèle fonctionne : le pétrole n’est-il pas la drogue de notre civilisation, une drogue dure favorisant les guerres et dont nous n’arrivons pas à nous sevrer ?

Le recyclage de l’eau

Sur Terre, l’eau risque aussi, selon les experts géostratégiques, d’être la cause principale de futures guerres. La planète est à 70 % recouverte d’eau, en majorité salée. Si ce volume est ramené à celui d’une bouteille d’un litre, celui de l’eau potable disponible ne représenterait que le quart d’une cuillère à café. L’eau potable est donc relativement rare, et le sera de plus en plus car la population mondiale augmente. L’accès à l’eau est et restera durablement un enjeu stratégique majeur.

Dans Dune, Frank Herbert a parfaitement compris et intégré les enjeux du recyclage de l’eau dans l’avenir d’Arrakis. Le distille porté par les Fremens est la fois un vêtement et un système de recyclage sophistiqué, indispensable à la survie sur la désertique planète Arrakis. Le distille recouvre la totalité du corps,  à l’exception d’une partie du visage, et fonctionne grâce à l’énergie corporelle (mouvement, chaleur). Il permet de récupérer et de traiter l’haleine, la transpiration et les excréments humains pour en recycler l’eau qui sera stockée dans des poches ou des tubes permettent au porteur de la combinaison de s’abreuver.

En portant un distille bien ajusté, un être humain est censé pouvoir survivre en ne perdant pas plus qu’un dé à coudre d’eau par jour dans le désert profond. Se vêtir d’un distille demande une grande dextérité. Lorsque Paul Atréides le revêt de façon parfaite dès son arrivée sur Arrakis, Liet Kynes y voit un signe de la prophétie de Muad’Dib. En aidant le duc Leto Atréides à ajuster son distille, Liet Kynes le décrit ainsi :  « A la base, c’est un micro-sandwich : un filtre à haute efficacité doublé d’un système d’échange de chaleur. La couche au contact de la peau est poreuse, perméable à la transpiration qui rafraîchit le corps… c’est le processus normal, ou presque, de l’évaporation. Les deux autres couches comprennent des filaments d’échange calorique et des précipitateurs de sel. Le sel est récupéré. [...] Les mouvements du corps, et surtout la respiration, ainsi qu’un certain effet osmotique suffisent à fournir l’énergie nécessaire au pompage. [...] L’eau recyclée circule et aboutit dans des poches de récupération [...] vous l’aspirez grâce à ce tube fixé près de votre cou. [...] L’urine et les matières fécales sont traitées dans le revêtement des cuisses. [...] Avec une tenue fremen en bon état, vous ne devriez pas perdre plus d’un dé à coudre d’humidité par jour, même si vous venez à vous perdre dans le Grand Erg. »

Le nom de cette tenue évoque bien sûr la distillation, procédé connu depuis le IIe millénaire avant notre ère et faisant partie des techniques inventées par l’alchimie et encore en usage en chimie moderne (alliage, calcination, sublimation et distillation). La distillation permet de séparer un mélange homogène de liquides dont les températures d’ébullition sont différentes. Sous l’effet de la chaleur, les liquides se vaporisent successivement et la vapeur obtenue est liquéfiée par refroidissement pour donner le distillat. Ainsi, la préparation d’une eau de vie passe par la distillation du résultat de la fermentation des fruits par des levures afin d’en extraire l’alcool. Il paraît tout à fait opportun de nommer « distille » une tenue qui semble capable d’évaporer et de condenser l’humidité corporelle afin de séparer l’eau des sels et autres impuretés.

Comme l’eau risque de devenir une denrée rare sur Terre et qu’elle est très coûteuse à embarquer à bord des stations orbitales ou des futures missions humaines vers Mars, il ne fait aucun doute qu’un tel système de recyclage individuel pourrait s’avérer fort utile. Mais cela fonctionnerait-il ?

La transpiration

La première fonction de la transpiration est de refroidir le corps grâce à l’évaporation de la sueur. Même inactif, notre corps doit dissiper les 90 Watts de chaleur produite par notre métabolisme et exsude pour cela environ 0,6 litre de sueur par jour. La sudation peut atteindre des valeurs aussi hautes que 1,5 litre par heure quand nous sommes actifs. D’où l’intérêt de boire beaucoup quand on court un marathon… Comme la peau est responsable d’environ 90 % de cette dissipation d’énergie, la recouvrir complètement, comme le fait un distille, pourrait être fâcheux. Les humains ont deux sortes de glandes sudoripares qui différent par leurs fonctions et par la composition de la sueur qu’elles produisent. Les glandes eccrines sont les plus nombreuses (on en compte environ trois millions) et couvrent presque tout le corps. Elles se situent surtout sur la paume des mains, la plante des pieds et le front. Cela explique pourquoi le distille dispose d’une capuche et couvre aussi les mains et les pieds. Les glandes apocrines, que l’on trouve notamment sous les aisselles, produisent une sueur plus riche en molécules organiques (notamment des phéromones) dont la transformation par des bactéries produit la typique odeur de transpiration. Le mentat Thufir Hawat a tout à fait raison de dire à Paul Atreides que dans un endroit fermé, un distille sent vraiment très mauvais.

Boiriez-vous le résultat ?

Le distille est aussi capable de récupérer l’eau des excréments humains. L’urine est composée à 95 % d’eau, le reste étant essentiellement de l’urée, des sels dissous et des molécules organiques. Le recyclage de l’eau des urines a bien sûr été largement étudié par la NASA afin de réduire le coût d’approvisionnement en eau de la station spatiale internationale (ISS) : le prix du kilogramme embarqué par la navette spatiale est de l’ordre de 20 000 dollars et le recyclage de l’eau permet d’éviter l’envoi en orbite de près de trois tonnes d’eau… Dans l’ISS, l’urine est d’abord distillée à basse pression dans un cylindre rotatif pour pallier l’absence de gravité. L’eau obtenue est ensuite mélangée avec celle provenant d’autres sources pour passer à travers une série de filtres. Enfin, les contaminants organiques et les micro- organismes sont ôtés en passant dans un réacteur catalytique. L’eau obtenue peut être bue, mais elle sert aussi à la production d’oxygène par électrolyse.

Les selles sont aussi riches en eau : elles en contiennent environ 80 %, le reste étant essentiellement des fibres de cellulose ou musculaires non digérables. Contrairement à l’urine, les selles sont plus difficiles à recycler car elles peuvent contenir des germes contaminants. Des recherches menées pour l’établissement d’une future colonie martienne ont montré que, finalement, assez peu d’eau pourrait être récupérée des selles. Sans compter que cela poserait certainement des problèmes psychologiques à l’équipage qui devrait en faire usage. Naturellement, si l’alternative est la mort par déshydratation…

Les méthodes les plus modernes de purification d’eau utilisent des membranes dites d’ultrafiltration ou de nanofiltration. L’eau usée traverse la membrane quand on applique une pression de l’ordre de quelques atmosphères. Les impuretés sont retenues puis concentrées ; l’eau ayant ainsi traversé se trouve de fait épurée. Une membrane de nanofiltration a des pores de très petit diamètre, de l’ordre du milliardième de mètre (un nanomètre, d’où son nom), qui lui permettent de retenir aussi tous les germes pathogènes. C’est ce procédé qui équipe la station scientifique française Concordia située au pôle Sud. Ce système, financé par l’Agence Spatiale Européenne, permet de recycler les eaux usées de vingt personnes vivant en autarcie complète pendant neuf mois. Un autre procédé est utilisé pour dessaler l’eau de mer.

Les Fremens dans le film Dune de David Lynch

Comment le distille pourrait-il fonctionner ?

Le fonctionnement détaillé du distille n’est bien sûr pas donné dans Dune, et il est tout à fait probable qu’il ne puisse atteindre les performances annoncées. D’abord, il apparaît peu évident que l’évaporation de la sueur, nécessaire au refroidissement du corps, se produise. Et si tel était le cas, comment comprendre qu’une fois évaporée cette eau redevienne liquide ? Pour cela, il faudrait que le distille soit refroidi, au moins en partie. La seconde question d’importance concerne l’origine de l’énergie nécessaire au fonctionnement du distille : peut-elle vraiment venir du corps de son porteur ?

Une tenue complètement étanche empêche totalement l’évaporation de la sueur. Les plongeurs portant une combinaison intégrale en néoprène savent qu’il est dangereux de rester trop longtemps au soleil : sans évaporation de la sueur pendant une période prolongée, une défaillance cardiaque est très probable. D’ailleurs, dans le Dune de David Lynch, les figurants jouant les Fremens portaient un costume très près du corps qui ne respirait pas. Dans le désert mexicain où furent tournées les scènes, tous s’accordèrent à dire que l’expérience s’avérait très éprouvante. Dans le livre de Herbert, la sueur passe à travers une membrane poreuse pour être ultérieurement filtrée. Si la sueur reste liquide, pas de refroidissement ! Seulement un assèchement de la peau. Et même si l’on trouvait une membrane capable de capter la sueur tout en préservant le refroidissement du corps, l’humidité dans la membrane en contact avec la peau pourrait poser problème : si elle n’est pas évacuée assez rapidement, la couche d’air sera saturée en vapeur d’eau ce qui stoppera l’évaporation et, avec, le refroidissement. Le distille doit donc extraire l’air humide de la peau et le remplacer par de l’air sec à la bonne température.

L’humidité extraite au voisinage de la peau doit être condensée pour être ensuite traitée. La façon la plus simple consiste à refroidir la vapeur d’eau : c’est ce qui se passe sur le miroir de votre salle de bain, plus froid que l’air de la pièce, après que vous avez pris une douche. C’est aussi la raison de la formation du brouillard par refroidissement d’un air humide. Il ne reste plus qu’à capter les fines gouttelettes d’eau contenues dans les nuages et la brume grâce à un long filet de polypropylène constitué de mailles très fines. Cette méthode est expérimentée au Chili et au Pérou où l’accès à l’eau potable demeure difficile mais le brouillard régulier. Elle fut aussi utilisée par les Romains dans le pourtour méditerranéen grâce à des tumulus pierreux plutôt qu’avec des filets. Cela n’est bien sûr pas sans rappeler les pièges  à vent que Liet Kynes installe sur Arrakis pour capter l’humidité de l’air. Dans le distille, la déshumidification de l’air capté au voisinage de la peau peut aussi se faire grâce à la condensation, à condition que le distille dispose d’une partie refroidie. Les militaires portant de lourdes protections dans un climat chaud doivent ainsi placer des packs de glace entre la tenue et la peau afin d’éviter la surchauffe. Cette solution semble bien sûr impraticable dans les conditions qui prévalent à la surface d’Arrakis.

La découverte du physicien Jean-Charles Peltier en 1834 pourrait ici se révéler utile. Il s’agit d’un phénomène physique qui crée une différence de température en présence d’un courant électrique. L’effet se produit dans des matériaux conducteurs de natures différentes liés par des jonctions. L’une des jonctions se refroidit alors légèrement pendant que l’autre se réchauffe. L’effet Peltier est utilisé comme technique de réfrigération dans des secteurs où une grande fiabilité est requise (dans le domaine spatial, par exemple), mais aussi pour des applications plus courantes comme les glacières et les réfrigérateurs de camping. Evidemment, le fonctionnement du dispositif nécessite de l’énergie…

Comment alimenter le distille ?

D’après Liet Kynes, le distille fonctionne grâce à l’énergie du corps humain, notamment celle des mouvements. Il est à craindre qu’elle soit insuffisante. Une étude du Massachusetts Institute of Technology s’est penchée sur la possibilité de récupérer l’énergie produite par le choc des talons sur le sol lors de la marche. Cela semble tout à fait intéressant quand on se rappelle que ce sont des pompes situées sous le talon qui sont censées faire circuler l’eau dans le distille. Le résultat théorique du MIT donne une puissance extractible maximum de 67 Watts. Pour ne pas trop perturber le pas de la personne, il faut plutôt viser une puissance produite dix fois plus faible… Quand on sait que sur Arrakis, le pas des Fremens doit être soigneusement choisi pour ne pas attirer l’attention des vers des sables, il est à craindre que la production d’énergie par ce biais ne soit trop faible. On pourrait aussi imaginer que ce soient les mouvements de l’ensemble du distille (du tronc ou des bras) qui puissent produire de l’énergie. Deux solutions pour cela. La première utiliserait une molécule comme la prestine, une protéine sensible à la tension électrique que l’on trouve notamment dans les cellules cillées de la cochlée. La prestine modifie sa longueur en réponse à un courant électrique. Le procédé peut être théoriquement renversé pour créer une sorte de « peau » couvrant le distille et capable de produire du courant électrique à chaque mouvement. L’autre solution qui, sur Arrakis, tombe sous le sens, serait d’utiliser l’énergie solaire. Sur Terre, ce sont environ 800 Watts qui, durant une journée bien ensoleillée, frappent chaque mètre carré de sol. Le rendement de ces capteurs photovoltaïques est pour l’instant trop faible (de l’ordre de 10 %) pour que l’on puisse s’en servir pour alimenter un distille. Peut-être que dans 13 000 ans, date où se déroulent les événements du premier volet de la saga de Frank Herbert, les progrès de la science permettront-ils une telle performance! Qui sait ?

(1) Le numéro 63 de la revue Bifrost où a d’abord été publié cet article  était consacré à l’oeuvre de l’auteur de science-fiction Franck Herbert.

Bibliographie :
• « Les Propriétés endochroniques de la thiotimoline resublimée » in La Mère des mondes, Isaac Asimov, Denoel,

collection « Présence du futur » 199.
• « La Cane aux œufs d’or » in Prélude à l’éternité, Isaac Asimov, Pocket 5092, coll. « Le grand temple de la

science fiction ».
• L’ensemble du cycle de « Dune » de Frank Herbert est disponible chez Pocket, coll. « SF ».
• Substance Mort, Philip K. Dick, Gallimard, coll. « Folio SF » n°25.
• Le Troupeau aveugle, John Brunner, Le Livre de Poche coll. « SF » n°7207.
• L’ensemble du cycle de « La Geste des princes démons » de Jack Vance est disponible au Livre de Poche, coll.

« SF » (5 volumes).
• Les trois volumes du « Seigneur des Anneaux » de J. R. R. Tolkien sont disponibles chez Pocket, coll. « Fantasy ».

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